Exercices Philosophiques


Partir du commencement

PARTIR DU COMMENCEMENT

Chasseur

Ils sont tous là, les enfants de Josh, Elena, Karim et Anaël. Ils sont ici pour m’écouter, et sûrement que leur vie dépend de mon bon vouloir, même si je me sens bien incapable de les aider. Je connais leur histoire et je sais ce qui les attends maintenant, mais cela n’aurait pas de sens de tout leur dire, ils pourraient disparaitre sur le champ s’ils savaient tout ce que je sais. Mais je peux me contenter de leur rappeler les faits, de leur dire ce qu’il s’est passé, de ne faire que répéter ce qu’il savent déjà. Ils me portent une telle importance, ils écouteront ce que je vais dire sans leur à priori, sans leur vécu qui les poussent à transformer leurs souvenirs. Mickael s’impatiente, c’est le plus violent d’entre tous, le seul qui serait capable de tuer, s’il le fallait. Il me regarde comme s’il pouvait me menacer. Je ne cherche pas à l’énerver.

« Au départ, c’était l’histoire d’un enfant, et de sa mère. Ce n’est pas une histoire vraiment amusante, et je m’excuse par avance si elle heurte vos sentiments, mais l’histoire de Mérédith et de son fils, si elle n’avait pas été si intime, si confidentielle, si peu entendue, aurait pu inquiéter n’importe qui. Les histoires les plus courantes parlent d’êtres humains. Mérédith, aussi bien que son fils Paul, avaient tous les deux l’apparence des hommes, le langage des hommes, et la beauté de ceux qui deviennent célèbres, ils n’en étaient pas moins des bêtes.

Mérédith était apparue dans une banlieue de Dresde, Löbtau Nord, dans laquelle vivait Baron. Baron était un médecin qui ne voyait pas sa vie passer sous ses yeux. Löbtau n’était pas l’endroit idéal pour vivre, la ville de Dresde et toute ses beautés s’offrait aux habitant du centre, tandis que les banlieues ne possédait presque pas de quoi vivre décemment. Il n’y avait que trois médecin dans Löbtau. L’un était un ivrogne savant, l’autre était un intellectuel incompétent. Et une seule pharmacie. Baron refusait des patients, la plupart du temps car il avait trop de consultations, mais d’autres fois, uniquement pour se reposer. Il s’était battu pour améliorer les conditions de vie de Löbtau, sans grande réussite. Il ne faisait pas fortune car de nombreux habitants n’avaient pas les moyens de se soigner correctement. Souvent, il avait offert ses services, préférant encore accomplir les soins plutôt que de refuser par cupidité. Cela avait duré assez longtemps pour que Baron se fatigue. Petit à petit, il avait refusé plus de patient, préférant ceux qui pouvait le payer, il avait cessé d’offrir des médicaments, il avait parfois laissé des malades dans leur tourment, tant qu’il ne s’agissait pas de choses trop graves.

C’est ainsi que la mère de Mérédith était morte. Baron était venu, terrassé par deux nuits de consultations sans interruption, pour examiner cette dame qui vivait dans une grande maison héritée. La propriété était impossible à vendre, à cause de son état. Le toit s’effondrait sur la moitié de sa surface, et la plupart des pièces à l’étage avaient les murs moisis par l’humidité. Les taxes étaient accablantes.

La vieille dame se plaignait d’un simple mal de crâne, et semblait souffrir le martyr. Baron lui avait prescrit des analgésiques sans plus s’attarder sur son cas. Lorsque la dame avait rappelé pour se plaindre à nouveau, Baron avait simplement râlé, et s’était borné à penser que son traitement n’avait pas été suivi correctement. La troisième fois, c’était Mérédith qui avait appelé, alors que sa mère poussait ses derniers soupirs, et encore une fois, Baron ne prit pas l’appel au sérieux. Elle était morte dans l’heure qui avait suivi, et Baron n’avait jamais appris le sort de la défunte.

Baron se sentait accablé par une tristesse grandissante de jour en jour. Il avait pensé que sa fonction l’aurait élevé au dessus du reste des hommes, qu’ainsi, on se souviendrait de lui comme d’un être bon, et savant. Il faisait son métier du mieux qu’il le pouvait, presque tout le temps. Ses erreurs étaient rares. Pourtant, il se heurtait à l’ingratitude de chacun. On l’insultait lorsqu’il ne pouvait rien faire, on le rejetait lorsqu’il refusait un traitement, même pour les meilleures raisons. On jugeait qu’il était normal qu’un médecin fasse son travail, et on ne le remerciait pas pour ses réussites. On l’opprimait pour ses erreurs. On l’appelait à toutes les heures du jour et de la nuit. Baron rentrait chez lui peu souvent, et ce matin, alors que l’aube était encore loin de s’annoncer, Baron trouva la plus belle des jeunes filles allongée sur le perron de son entrée. La pauvre souffrait terriblement. Baron l’avait faite entrer immédiatement, et l’avait couché dans son propre lit. Il fallut peu de temps à Baron pour diagnostiquer une intoxication. La petite avait passé 20 ans, et ses yeux brillait d’un vert qu’on aurait cru venir d’ailleurs. Ses cheveux se collait à son cou dans la plus tendre des étreintes. Alors que son front perlait, de la sueur des souffreteux, Baron fut frappé par la faiblesse des hommes. Il était triste et seul, et cette jeune femme était couchée dans son lit. Il tenait sa vie entre ses mains. Il aurait pu décider de la laisser partir à tout instant, de la laisser périr, mais sa gentillesse le pousserait à la sauver. Il repensa à toutes ses années de guérison ingrate, et il imagina comme il serait bien à souffler dans le cou d’une si belle créature. Alors l’homme faible se déshabilla. Il fit prendre à la jeune fille ce qu’il fallait pour éviter l’empoisonnement, puis il se glissa à ses cotés. Mérédith, écrasée par le corps rugueux de Baron qui la pénétrait, souriait avec malveillance.

Baron vit le reste de sa vie s’anéantir. Il fut d’abord heureux de posséder une si belle femme, et souvent, on le félicitait. Il recevait, enfin, une reconnaissance notable, car sa compagne était réellement admirable. Seulement Mérédith n’aimait pas Baron. Elle avait découvert de quoi était morte sa mère. Une idiotie. Une bouteille d’alcool de mûre, que sa mère mélangeait avec de l’eau et du jus de citron. Elle prenait ce sirop tous les soirs, et appelait cela sa potion des miracles. Le mélange était posé au dessus des toilettes, sur les étagères avec les produits d’entretien. Une autre bouteille, d’essence de térébenthine, était percée, et chaque jour, une goutte venait plonger dans la potion. Sa mère était morte ainsi, petit à petit, et rien n’aurait pu y être fait. Lorsque Baron l’avait laissé assister à la mort de sa mère, Mérédith s’était juré de lui faire subir le même sort. Il fallait qu’il souffre de la même manière, qu’il crie comme sa mère avait crié, et pour cela, elle devait être à ses cotés. Tous les jours.

Mérédith était vite tombée enceinte. Baron était pressé d’avoir des enfants, car sa vie commençait à lui échapper, et qu’il voyait, en la création d’un enfant, une façon de recommencer. Baron n’avait, bien évidemment, pas compris qu’il avait agi de la meilleure manière pour s’enchainer définitivement à celle qui cherchait à le tuer. Mérédith feignit une grossesse des plus douloureuses, des plus irrationnelles, des plus insupportables. Baron acceptait tout pour ne pas retrouver sa solitude. Les habitants, d’abord heureux de trouver leur médecin épanoui, ne le virent plus du tout. Baron refusait les consultations, refusait les soins, était devenu avare, détestait les gens. C’est après la naissance de Paul que Mérédith commença le long périple du meurtre à petit feu. Baron prenait tous les jours des sirops qui remplaçaient le sucre, contre son diabète. Mérédith empoisonnait chaque bouteille avec une goutte d’essence de térébenthine.

Paul nourrit très vite une grande admiration pour son père, et chose relativement singulière, Paul se montrait d’une intelligence largement supérieure à celle des enfants de son âge. Dès ses 5 ans, Paul venait assister aux consultations de son père. Il lui fallut moins de trois années pour pouvoir diagnostiquer lui-même la plupart des patients. La complicité entre Paul et son père venait de la maladie de Baron, un étrange affect qui jaunissait son teint et qui lui détruisait la santé, tout doucement. Paul voulait comprendre la médecine, et pouvoir apporter à son père, le soulagement qu’il méritait. Paul ne comprenait pas l’intérêt que son père pouvait porter à sa mère. Il lui semblait qu’elle était une femme frêle et capricieuse, qu’elle ne savait rien. Il voyait que son père était encore plus faible qu’elle, mais seulement en sa présence. Il ne supportait pas de la voir assise dans sa chaise, droite et tendue, dans l’attente de voir rentrer son mari, et de l’accueillir avec ses médicaments. Paul fut vite persuadé que l’état physique était lié à l’état mental, mais d’une manière moins scientifique que ce qu’il avait appris auprès de son père. On ne pouvait que théoriser à ce sujet. Il était pourtant clair que sa mère, d’une certaine manière, dévorait son père. Il la détestait pour cela.

Mérédith n’était pas aussi bête qu’on aurait pu le croire. Chaque fois qu’elle avait senti que Baron pourrait lui échapper, elle avait agi. Elle écartait tous ceux qui devenait ses amis en dévoilant les pires cotés de Baron. Elle était même allée jusqu’à se proclamer violée par son mari, pour éloigner un ami qui devenait trop présent dans la vie de Baron. Elle s’était réfugiée dans les bras de cet ami, et, donnant de son corps, elle avait réussi à séparer les deux hommes, et créer entre eux, le silence de la haine. L’amour qui se dessinait entre Baron et Paul la rendait folle furieuse. Elle se surprenait à accélérer le processus de la mort de Baron en ajoutant plusieurs goutte à la dose habituelle, oubliant sa volonté primaire de le faire souffrir le plus longtemps possible. Ce qu’elle fit pour éloigner Paul de son père est aussi monstrueux que vous pouvez l’imaginer. Elle créa une intimité forcée avec son fils, le type d’intimité dont on ne peux pas parler, dont on ne peux pas se plaindre, et qu’on ne peux pas comprendre. Elle était la grande personne, et dans la tête de Paul, tout était confus au sujet de sa mère. Bientôt, ce fut une habitude. Paul devenait violent avec les gens de son âge. Votre mère, Elena, ne garda que ce souvenir de Paul, ce jour où elle s’était retrouvée enfermée dans un vieux four à pain et que Paul avait tranquillement allumé le foyer. Paul l’avait insulté, l’avait frappé, l’avait touchée à plusieurs reprise, puis l’avait enfermée. Paul l’avait laissé prendre peur jusqu’à ce qu’elle le supplie, puis il l’avait sortie de là. Elle avait du se montrer reconnaissante ensuite.

Après cet épisode, la famille de Baron était définitivement bannie de toutes les discussions, et plus personne ne voulait avoir le moindre lien avec eux. Mérédith en était parfaitement heureuse. Paul ne pouvait plus aller dans aucune école, et il apprenait la médecine auprès de son père. L’état de Baron s’aggravait de jour en jour, ses maux de crânes étaient ahurissants. Paul paniquait à l’idée de perdre son père, qui représentait la seule chose qu’il n’aura jamais aimé. Paul se ruait dans les livres et les avalait les uns après les autres. Il faisait des tests réguliers à son père, dans l’espoir de trouver un moyen, une cure. Lorsque Baron mourut, Paul avait trouvé la cause, mais pas le traitement. L’empoisonnement avait été si insidieux : si long, qu’il n’y avait rien que l’on aurait pu faire pour le sauver.

Un soir, quelques jours après l’enterrement de Baron, Paul rentra chez sa mère et installa un chaise en face de celle de sa mère. Il la regarda droit dans les yeux et lui dit : « Mère, vous êtes malade. Laissez-moi vous examiner. » L’examen s’était passé dans le silence le plus total, et tandis que Mérédith tentait d’attraper le regard de son fils, celui-ci se contentait de la regarder comme un objet d’étude. Enfin, il annonça à sa mère qu’elle avait des symptômes de diabète, et qu’elle devait suivre le même traitement que son défunt mari. Paul s’était donc emparé d’un nouveau flacon de médicament et l’avait posé devant les yeux de sa mère. Il se plaça devant elle et la dévisagea. Au bout de plusieurs minutes de confrontation, Paul s’était levé, et était revenu avec la bouteille d’essence de térébenthine ainsi que le goutte à goutte qu’il avait trouvé posé à coté. Devant les yeux de sa mère, immobile, il injecta une goutte du poison dans le flacon, puis présenta une grande cuillère, bien pleine, à sa mère. « Il vous faut le même traitement. » avait simplement dit Paul. Mérédith avait tenté de se débattre, mais Paul, malgré son jeune âge, avait la fougue des garçons, et il frappa sa mère à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’elle prenne le médicament délétère.

Le silence qu’avait créé Mérédith se retournait à présent contre elle. Chaque jour elle prenait son poison, devant les yeux de son fils, et aucun mot n’avait été échangé. Mérédith n’avait pourtant pas l’intention de mourir des mains de son fils, elle ne voulait pas finir de cette manière. Elle avait donc prétexté un départ en ville, prit son véhicule, et, alors même que Paul la regardait partir, elle accéléra, puis foudroya sa vie contre un vulgaire obélisque de pierre, dressé entre le centre commercial et la zone de construction des trains. Paul n’avait même pas vu le choc, il avait compris très tôt que Mérédith voulait le rendre responsable de sa tragédie, et il n’avait rien à faire de sa volonté. Il avait décidé de ne pas prêter attention à la mort de sa mère. Paul entendit le bruit de la tôle qui pliait contre la force, puis, pour la première fois, il compris qu’il était à l’extérieur de sa maison, et que sa maison n’était plus sa maison, qu’il n’était plus obligé de rentrer de nouveau. Il passa la porte une dernière fois, et ne vit qu’une chaise vide, là où Mérédith s’était tenue tous les jours de son existence. Un courant d’air poussa son bras vers l’arrière, et il le sentit. C’est ce jour-là que Paul, le Paul que vous connaissez, est né.


Monsieur Rat vous propose sa troisième saison de textes courts

Et revoilà une nouvelle année qui commence, une année de lecture et d’écriture. Les élèves sont peu nombreux à mes cours, mais qu’à cela ne tienne, il ne reste que les meilleurs. Il est temps cette année, de nous intéresser à la création même du texte, ou plutôt de l’histoire.Les textes de cette année auront pour thème « la naissance« , voilà, c’est dit ! Bien sûr, on pourra entendre genèse, construction, installation ou tout autre mot qui est lié à l’apparition d’une nouvelle vie, une nouvelle forme, un nouvel objet. Ces textes auront une particularité supplémentaires, encore inédite dans les cours de votre très cher professeur. Les texte de la troisième année du blog seront tous liés par leur univers. Nous allons nous intéresser à des personnages, des décors, qui font partie du même ensemble. Certains personnages se croiseront, depuis un texte vers un autre, et plus nous avancerons dans l’écriture, et plus nous auront, nous aussi, participé à l’acte de la »naissance« .

Bonne rentrée à tous.


Ne se raser que d’un seul coté

NE SE RASER QUE D’UN COTÉ

Source d’inspiration : Magali T

Magali T. est la première, ou au moins la première qui a compté. Souvent, on se rend compte plus tard qu’on était pas si loin que ça : c’est rare que le premier essai soit le bon, c’est sûr, mais Magali T. me correspondait sur beaucoup de points, et elle me correspondait beaucoup plus que de nombreuses autres qui ont suivi. C’était l’époque où je découvrais David Bowie, et j’ai toujours le livre qu’elle m’a offert. Aujourd’hui, si j’ai trouvé, c’est quand même grâce à elle. Merci Mag.

 

 

La demi-maison

- Ce n’est pas vraiment intéressant, mais j’ai une histoire qui ressemble un peu à la tienne, enchaîna Marco.

- Ahah ! Marco a une histoire ! s’écria Paul.

- Reukepsccchhhh, ajouta Marco, l’autre Marco, le petit de 9 mois dans les bras de Frank.

Marie est extatique :

- Ecoutez-le ! Il dit « Chut » ! Il veut écouter l’histoire de tonton Marco.

- Non, mais vous la connaissez sûrement cette histoire… anticipa Marco.

- Ben commence : on verra bien, trancha Julie.

Combien étaient-ils autour de la table ? Sûrement beaucoup, peut-être 10 ou 11, impossible de se souvenir, je n’en ai que 8 qui me reviennent. Les repas étaient fréquents, c’est vrai. C’était Mathieu à la cuisine, c’était chez sa mère.Marco profita d’un court moment de silence pour prendre la parole :
- Vous vous souvenez que quand j’étais plus jeune, je voulais à tout prix faire des films ?
- Alors ça ! On s’en souvient oui ! ria Marie.
- Il en est pas un seul de nous qui n’ait pas tourné dans tes combines ! rappela Paul.
- Pour l’amour de l’art ! ironisa Nath.
- C’est vrai, et vous vous souvenez de ce film que j’avais réussi à programmer dans un grand cinéma ? Heureusement qu’ils ne l’avaient pas regardé avant de le passer, d’ailleurs !
- La fameuse soirée…
- Je me souviens très bien, s’écria Nath, même qu’il avaient aussi diffusé les vidéos de vacances d’un type qu’on avait interrogé au micro. Il avait raconté qu’il ne pensait pas que ça pourrait passer sur un écran.
- Héhé, sourit Marco, et est-ce que vous vous souvenez de la scène de l’église ?
Pas de réponse pendant un instant. Marco avait cru créer un moment de suspense irrésistible et s’apprêtait à continuer son récit.
- Tu vas nous raconter l’histoire du prêtre dans la demi-maison ? demanda Paul, exaspéré.
Déception générale.
- Je vous avais bien dis que je vous l’avais déjà raconté ! se défendit Marco.
- Non, mais attends, je la connais pas cette histoire, moi, dit Julie.
- Mais si, dit Paul, on l’a déjà entendu cent fois.
- Bon, comme vous voulez, je veux pas vous embêter, précisa Marco.
C’était souvent comme ça, Marco, il aimait raconter des histoires, alors soit il refourguait les mêmes, soit il en inventait de nouvelles. D’une fois sur l’autre, c’était jamais exactement pareil, les chiens devenaient des lézards, et les vessies des lanternes. Soucis de mémoire, ou envie de romance, il nous présentait des choses anodines de toutes les manières qu’il pouvait inventer.
- Si si ! Il y en a au moins un qui ne l’aura jamais entendu, hein Marco ? rassura Marie.
- Kavapouuuuv !
- Tu vois ?
- Bon alors, pour tourner la scène de l’église, je voulais vraiment quelque chose de grandiose, quelque chose qui donne du sens aux machins bizarres que faisait le héros pendant tout le film. Vous vous souvenez ? Il est toujours en train de consulter les astres ou les dieux avec des moyens qu’on ne comprends pas tout du long, alors je voulais qu’il le fasse aussi dans une église majestueuse, pour qu’on comprenne qu’il s’agissait d’une sorte de rituel d’importance. Bref, je ne voulais pas des églises d’ici, qui sont souvent ternes, et puis que tout le monde pourrait reconnaitre. Alors, j’étais allé à St Estephe.
- On imagine bien pourquoi, pochard ! railla Frank.
- Et bien tu n’es pas si loin de la vérité, parce qu’en fait…
- En fait, tu as bu avec un prêtre… coupa Paul !
- Paul ! Laisse-le parler ! pesta Julie.
- Quelqu’un peut venir m’aider avec la sauce du poulet ? demanda Mathieu.
- Ah ben tiens ! Moi ! Marco nous raconte encore l’histoire du prêtre… se précipita Paul.
- Ahah, sourit Mathieu, quand vous aviez bu ? Dans la demi-maison ?
- Voilà ! Il est où ton poulet ? s’enquit Paul.
- Alors, demanda Marco, vous la connaissez déjà ?
- C’est vrai que ça me dit quelque chose, avoua Julie.
- Je me souviens pas vraiment, mais tu me l’a raconté, expliqua Nath.
- Ah ! Parce que, à Saint-Estèphe, c’était une église très colorée, très brillante, très riche. Et puis la lumière s’allumait toute seule quand on rentrait. T’imagines? Si j’avais pu faire entrer le héros dans une église qui s’allume à son passage ? A vrai, dire, on avait pas réussi à synchroniser l’allumage correctement alors on avait laissé plein feux durant toute la scène. En tout cas, je devais obtenir l’autorisation, et on m’avait dit d’aller trouver le prêtre de l’église, dans sa maison, pas trop loin de là…
Marco s’était arrêté, pour observer un peu son auditoire, savoir si on salivait à l’idée de l’écouter. Le problème, souvent, avec Marco, c’est que lorsqu’il prenait la parole, c’était pour bien trop longtemps.
- La maison ! Incroyable ! Vous n’avez jamais vu une maison comme celle là ! C’était une demi-maison !
- Ah ! La voila ! Mais c’est quoi une demi-maison ? questionna Marie.
- Une demi-maison, c’est une demi-maison ! Imaginez une maison normale coupée en deux ! Ben c’était exactement ça ! Une moitié de la maison s’était complètement écroulée ! A droite de l’escalier central, un salon en bas, une salle à manger, un bureau, une chambre… Normal quoi ! A gauche de l’escalier, des montants de porte qui donnent sur… du vide ! Lorsqu’on montait les escaliers, il y avait une partie où l’on devait sauter deux marches ou tomber en dessous !

- Tiens, c’est nouveau ça ! remarqua Nath.

- Pardon ? réagit Marco.
- Ton histoire me revient, et tu n’avais pas décrit l’escalier comme ça la dernière fois.
- C’est que j’ai du raconter trop vite, expliqua Marco.
- Oh crois-moi, tu avais pris ton temps !
- Et le notre, cria Paul depuis la cuisine.
- Roooh ! Quel malheur celui-là, râla Julie.
- Qu’est-ce que tu dis ? Demanda Paul.
- Je dis, répondit Julie, que je t’aime très fort, mon chéri, et que ce que tu fais à la cuisine sent très bon !
Marie pouffa de rire. Frank l’embrassa. Frank embrassait toujours Marie. Le petit Marco gazouillait.
- Alors, moi, je venais dans l’idée de lui demander une autorisation, à ce prêtre. C’était un vieux monsieur très accueillant, et très souriant. Et l’autorisation, il me l’a donné en moins d’une minute. Simplement, il ne voulait pas me laisser partir comme ça. Là-bas, ça ne marche sûrement pas comme ça, il faut croire. Une visite est une visite, un visiteur est un invité, un invité est un ami, un ami prend un verre, un ami en prend même plusieurs.
Julie s’était levée, prenant son assiette pour l’amener à la cuisine, l’air d’avoir quelque chose à faire. En réalité, elle se rappelait maintenant bien avoir entendu toute l’histoire, ou alors elle estimait que le temps d’écoute que l’on accorde par politesse était écoulé. Bref, elle avait rejoint les garçons en cuisine, et n’allait plus revenir. Marco continua :

- Et alors à Saint-Estèphe, il connaissent bien l’alcool : il le font eux-même ! Et voilà que le prêtre sort une grande carafe rempli d’un liquide brun en me disant : « t’y prendras bien une grosse goutte ! » Et ne pensez pas que c’était une question : mon verre était plein avant la fin de la phrase, et vide à nouveau dans la minute. Il avait enfilé son verre comme une chaussette trop large, et, pour respecter les coutumes des terres du médoc, j’avais fait de même. Et je lui parlais, je lui parlais, je lui parlais. Je lui racontais mon film, et pourquoi je voulais son église, etc, etc… Lui il s’en fichait complètement, et il remplissait les verres, à nouveau. – Est-ce que c’est l’histoire où tu chantes à la fin ? demanda Marie. – Désolée de couper comme ça, fit Nath, mais, Marie, ça ne t’as pas dérangé que Frank donne le même prénom à votre fils que celui de son meilleur ami ?
- Sûrement pas ! Si c’était pas Marco, c’était Dante !
- Dante ? fit Nath, dégoutée.
- Quoi ? dit Mathieu depuis la cuisine, tu voulais l’appeler Dante ?
- Oui ! Il avait des amis métalleux qui trouvaient ça formidable ! précisa Marie.
- Ben, franchement, oui, il est mieux à s’appeler Marco, concéda Nath.
- Il racontera des histoires, comme tonton, ajouta Marco.
Marco se mit à pleurer, non pas parce que l’histoire s’était arrêtée, mais simplement parce qu’il avait cet âge où l’on se met à pleurer sans raison, entre la crise du 8ème mois et celle du 11ème…
- Tu as mis où Pinpin ? demanda Marie.
- Dans la voiture, sûrement, répondit Frank.
- J’y vais ! bondit Marie.
- Je viens avec toi, ajouta Nath.
Marco s’arrêta de pleurer. Marco s’arrêta de parler. Il n’y avait plus que lui, Frank, et sa version miniature, autour de la table.
- Eh bien alors ? dis Frank.
- Eh bien alors quoi ? demanda Marco.
- Tu n’as pas fini ton histoire.
Les yeux de Marco s’étaient illuminés.
- J’en étais où ? Oui ! Il remplissait les verres à répétition. Je devenais saoul. Je refusais de boire plus et il me répondait : « mais tu l’as pas gouté ! » alors je répondais « c’est le 6ème verre, enfin ! » et il rétorquait : « mais celui qui est encore dans la bouteille, tu l’as jamais gouté ! ». Alors il y avait un 7ème verre… On a beaucoup parlé tous les deux, mais ce n’était plus moi et mon film, c’était nous, et nos bêtises, et notre amitié, créée à coup d’alcool de prune. Puis, il s’est levé d’un coup, et il m’a dit qu’il chantait. Il m’a fait écouter un chant religieux, qu’il avait enregistré plusieurs fois, en plaçant sa voix à différentes tonalités, et qu’il avait mélangé les enregistrements pour donner l’impression d’un coeur. Sincèrement, Frank, tu me connais ! Moi et les bondieuseries… Mais là, c’était beau ! Vraiment ! Et lorsqu’il a chanté, avec sa voix grave, par-dessus la cassette, je n’ai pas pu m’empêcher de chanter avec lui. Je me souviens de la pièce où on était avant qu’on s’endorme. Je m’étais réveillé et il faisait nuit.
Frank avait regardé Marco avec un sourire tendre. La pièce était complètement silencieuse. Petit Marco dormait.
- Je te l’avais pas raconté ? demanda Marco.
- Si ! Bien sûr que si ! Sauf que tu ne t’étais pas endormi à la fin, la dernière fois que tu l’as raconté.
- C’est vrai ?
- Oui. Tu avais du la raconter vite.
- Sûrement… Merci d’être resté écouter, Frank.
- Je serais bien parti, mais petit Marco ne l’avait jamais entendu encore…
Marco regarda petit Marco endormi.
- Bon et lève-toi, ils sont en train de manger sans nous dans le salon !


Défendre sa propre cause (bien avant celles des autres)

DEFENDRE SA PROPRE CAUSE (BIEN AVANT CELLES DES AUTRES)

Source d’inspiration : Suzie N.

Suzie N. trébuche sur les mots quand elle les écrit. Parfois, elle tombe, alors elle se relève pleine d’encre. Elle ne range pas ses mots, c’est pour ça. Elle ne sait plus si c’est une tour ou un pont, et où placer les 30 modules triangulaires : avant ou après le verbe ? Les phrases ne veulent pas dire grand chose, si ce n’est que Suzie N. est une folle fantasque facétieuse et flubloutante qui connait la différence entre un jambon.

 

 

Motivations
 

Madame, Monsieur,

Par la présente ici-joint, veuillez recevoir, messieurs dames, une demande expressément spontanée d’employer le poste de rédactrice au sein de votre feuille d’artichaut. En effet, outre mes connaissances spartiates en la matière journalistique dont vous êtes parangon, si j’ose la sol fa, je possède, en mon for intérieur des qualités d’écriture qui font directement de vous un témoin occulaire in situ. Vous comprendrez, à un moment donné, c’est certain, que je suis l’élément alpha, qui saura mettre ses mots au service, aussi bien de l’information, que de l’outfaibltacoupon.

Sur ce,
A très bientôt,

Anna.

 

Madame, Monsieur,

J’eusse pensé que vous auriez compris le point d’humour qui sou-tendait la rédaction de ma précédente missive. Par la présente, vous verrez bien que mes mots sont réellement maîtrisés, et que vous saurez ré-envisager ma demande d’intégrer votre équipe de pigiste à partir du mois de Mai. Je vous avoue que j’ai été un peu déçue de votre attitude, ou plutôt de votre non-attitude, puisque vous ne m’avez jamais répondu. Je vous signale que c’est tout de même la moindre des choses, car vous imaginez bien que j’y ai quand même passé du temps. Je trouve parfaitement inadmissible qu’un journal que je croyais respectable, se place ainsi au-dessus des petites gens, et puisse se soustraire à la politesse. C’est une base dans la vie, à notre époque et sur cette planète, et je suis pas loin de vous dire moins dignement ce que je pense.

J’espère que vous saurez regretter de ne pas m’avoir répondu et que vous m’engagerez, ce qui serait votre seule manière de vous faire pardonner.

Anna.

 

Madame, Monsieur,

J’aurais souhaité, avant toute chose, vous expliquer dans quelles circonstances je me suis retrouvé. Sachez que pour moi, les temps sont un peu durs. J’ai du couper mon forfait téléphonique depuis lundi dernier afin d’économiser le peu d’argent qu’il me reste pour mes deux autres forfait iPhone et pour nourrir Bibi, mon poisson lune. Chose inutile finalement, puisque Bibi flotte depuis hier, dans son eau croupie, car je n’ai pas pu payer une femme de ménage pour venir lui changer son eau. Je suis limite SDF depuis que mes parents m’ont interdit de profiter du patio tant que je n’aurais pas trouvé un travail convenable. Vous comprenez sans doute ma position, et le stress que je vis tout les jours. Aussi, c’est sous l’influence de cette nervosité, que j’ai écrit, mais sans le penser, cette dernière lettre. Dernière lettre que j’ai laissé traîner sur la table du salon. Ma mère me dit toujours de ranger mes affaires, pourtant je l’avais bel et bien rangée, dans une enveloppe timbrée que j’avais trouvé par là. Bref, loin de moi l’idée de vous l’envoyer, elle est pourtant partie avec le reste du courrier et vous est sûrement parvenue, puisque j’ai reçue copie de ma lettre avec un mot. Vous avez écrit : « Mademoiselle, nous n’avons pas de temps à perdre avec vos névroses. » Sachez que je ne vous en veux pas du tout et que je ne prends pas vos mots comme une agression mais plutôt comme une tape « paternelle » sur l’épaule me donnant la direction du droit chemin. J’espère que nous pourrons reprendre nos échanges sur un terrain neutre, je vous envoie bientôt une nouvelle demande, faisons comme si de rien était, le passé est ce qu’il est, de l’eau a coulé sous les ponts et nous nous devons d’avancer, le regard tourné vers l’avenir.

Anna.

 

Madame, Monsieur,

Cette lettre pour vous faire part de mon intérêt tout particulier pour le poste d’assistant rédacteur au sein de votre quotidien. Munie de belles capacités d’écriture et d’initiative, je suis dotée d’une énergie inépuisable et saurai la mettre en oeuvre pour vos nombreux lecteurs. Vous trouverez ci-joint le curriculum de mes différentes activités. Par ailleurs, vous avez sûrement reçu la demande d’une demoiselle qui me ressemble beaucoup et qui a le même nom que moi, sachez qu’il s’agit de rien de moins qu’un coup monté par quelqu’un qui me veut du mal au sein d’un gouvernement dont je me dois de taire la nationalité. Son but est certainement de me discréditer auprès de vous et ainsi m’empêcher de faire ce devoir, ô combien noble, que d’informer. Si je sais qu’elle vous a écrit, c’est parce que j’ai mes liens avec les polices secrètes de 14 pays européens. Je suis sûre que vous entrevoyez déjà la manière dont je pourrait remplir vos pages dans l’avenir.

Veuillez recevoir, mes salutations les plus secrètes,

Anna. La vrai.

 

BaNde DE guIGnols,

Je VouS Ai BieN eU. Je nE sUis PaS AnNa et VoUs AvEZ éTE aSseZ BeTE pOuR lE CRoiRe.
MouAhAHa !

AnnA. La fAuSSe.

 

Madame, Monsieur,

Cela fait plusieurs semaines que je n’ai pas eu de réponses de votre part. Peut-être avez vous un doute sur ma véritable identité mais je vous ai envoyé, en fichier joint, un scan de mes empreintes digitales ainsi que dentaire. Même si le moulage date d’il y a 5 ans, pour la pose de mon appareil dentaire, je sais que vos services pourront se rendre compte que c’est bien de moi qu’il s’agit. Je comprends bien que vous ne pouvez pas donner un poste sans rien recevoir en échange, c’est pourquoi je vous promet, si vous m’engagez, de vous remettre un microfilm indiquant l’emplacement des chefs de divers groupes terroristes, dont le MOSSAD et l’OTAN (parmi beaucoup d’autres). Vous ne regretterez pas de m’avoir engager, mais je dois écourter ce mail (que j’écris depuis une borne internet anonyme), car je suis actuellement undercover pour sauver les Etats-Unis d’une potentielle guerre bactériologique.

A bientôt,

An

 

Veuillez cliquer sur l’image

Motivation finale


Goûter l’air avec la langue le matin, pour savoir comment s’habiller

GOÛTER L’AIR AVEC LA LANGUE LE MATIN, POUR SAVOIR COMMENT S’HABILLER

Source d’inspiration : Morgane M.

Morgane M. a rencontré Thibault S. lorsqu’elle était avec Emma S. à la crémaillère de Léo N. L’alcool aidant, elle a parlé de Quentin A. à Sophie R., puis elle n’a pas hésité à montrer qui elle était à Christopher C., qui était ravi du voyage. Le pauvre finira déçu car Morgane M. n’est pas forcément celle que l’on croit.

La balançoire

Carla s’était retrouvée avachie sur le sol, ses longs membres fins enroulés sur eux-même dans une position pitoyable, recouverte de terre mouillée, de feuilles déchirées, honteuse d’avoir touché le sol, elle qui ne devait que narguer le gazon toute sa vie durant. « C’est comme ça, la mort ? » s’était-elle demandé. Devait-elle finir ainsi, écrasée par la gravité, qu’elle avait défié toute sa vie ? Souvent, un souffle l’avait menée plus haut, ses cordes tremblantes la tirant vers le ciel. Parfois, elle prenait un enfant à bras le corps, puis elle le menait encore plus haut. Elle rasait la terre en riant, Carla. Elle se pensait intouchable, Carla. Hors de portée.

Et la tempête était arrivée. Elle avait d’abord fait sourire Carla, en la poussant gentiment, d’abord d’un côté, puis de l’autre. Rapidement elle était lancée : le vent s’arrêtait, et elle continuait de danser. Il soufflait de nouveau, chaque fois un peu plus que la fois précédente, et Carla était ravie. Elle n’avait jamais pensé qu’elle aurait pu monter aussi haut. La terre lui paraissait tellement loin, elle la trouvait ridicule à vouloir tout s’approprier, à ramener tout à elle-même. Carla échappait complètement à la terre. Alors elle courait vers elle à toute vitesse puis s’éloignait d’elle, encore plus haut, elle retournait lui dire qu’elle était libre et repartait pour un nouvel envol. Le vent est devenu trop fort. Elle sentait que ses cordes la tiraient beaucoup. Elle s’est dit d’abord qu’elles ne pourraient pas céder, elle se sentait enivrée par la vitesse. Mais la tempête ne se calmait pas, et même elle redoublait de puissance. Carla ne voulait pas avoir peur, alors elle se forçait à sourire. La barre de métal se plia brutalement, dans un bruit déchirant. La tête de Carla heurta le sol une première fois, puis elle s’était relevée, pleine de terre. Elle ne riait plus. Elle espérait seulement que l’on arrête de la pousser dans les airs bientôt, qu’on arrête de lui tirer sur les cordes. Le glissement qu’elle sentit, lorsque l’une des cordes céda, lui fit imaginer qu’elle tombait d’un précipice. En suspension dans les airs, elle savait qu’elle tomberait définitivement dès que le vent se calmerait. Pourtant, on tirait encore plus fort sur le chanvre qui lui restait, et bientôt, il céda lui aussi et elle s’écrasa dans la boue.

Maintenant, Carla avait été remontée. On avait ramené une nouvelle barre de métal et on avait changé ses cordes de chanvre pour d’autres en plastique jaune. Le plastique lui râpait le visage à chaque mouvement. Elle avait connu la terre et ça ne l’amusait plus de la regarder de haut. Elle avait compris qu’un jour ou l’autre, elle se referait dévorer par la gravité. C’était sûrement pour cela qu’elle avait refusé de mener cet enfant dans les airs comme elle avait aimé le faire auparavant. Les parents de l’enfant étaient recroquevillés sur le sol autour d’elle, penchés sur le corps de l’enfant qu’elle avait jeté en plein vol. Pour lui faire comprendre qu’il était inutile de rêver. Pour ne pas qu’il sous-estime l’attraction de la terre. Il ne bougeait plus.

« C’est comme ça la mort ? » avait demandé sa petite soeur.

Et Carla lui répondit. « Oui, c’est la mort, monte sur mon dos, et je te montrerai le ciel. »


Arrêter d’avoir un ami imaginaire

ARRETER D’AVOIR UN AMI IMAGINAIRE

Source d’inspiration : Maïlys S.

Maïlys S. est jolie mais elle a une tête de rongeur. Elle est en pleine forme et fatigante, elle est fatiguée et fatigante. Elle se tait quand il faut parler et elle parle quand il faut se taire. Elle est créative mais elle a la flemme. Elle parle allemand mais elle a oublié. C’est le paradigme du choupinisme mais ça ne veut rien dire, le paradigme du choupinisme. Elle est belle. Elle ne veut pas dire grand chose non plus. Mäilys S. n’est pas une romantique, mais elle est cucul-la-praline. Maïlys S. est un monstre, un dragon vert à lunette. Maïlys S. est communiste.
Maïlys S. m’accompagne, pour de vrai.

Lettres à moi-même.

Hier, j’étais en sous-sol. Aujourd’hui, je suis en sous-sol et, demain, ce sera toujours en sous-sol. Mais j’aime bien mon travail. Je suis payé ce qu’il faut, et des fois, des jours comme celui-ci, il n’y a pas trop de travail. Alors j’ai pris un livre, et je m’installe sur la chaise du bureau, parfois même je mets les pieds en l’air, sur un petit tas de lettres encore ficelées. Ce que j’aime bien dans mon travail, c’est que personne ne vient me voir, c’est comme ça, ce n’est pas très intéressant de venir voir le courrier qui se trie. Celui d’avant moi disait que c’était enrichissant, qu’il y avait toujours des cas particuliers et de l’imprévu. Je crois qu’il a menti pour ne pas m’inquiéter : on met le courrier pour le département ici, celui pour le reste du pays là, et le courrier pour l’étranger, je ne m’en occupe même pas. J’ai une balance pour le poids de chaque lettre, mais je ne m’en sers pas. Je ne pense pas que ça soit vraiment grave.
Donc aujourd’hui, je lis, et l’on frappe à la porte. Enfin je ne suis pas sûr, car je n’ai pas bien l’habitude de recevoir des visites. J’ai à peine levé l’oeil et j’attends pour vérifier s’il y a bien quelqu’un qui veut me voir. C’est une enveloppe qui se glisse sous le pas. En même temps, c’est plus logique, les hommes ne rentrent pas ici, il n’y a que le papier. Je me lève. L’enveloppe est rose, et le code postal m’apprend que je dois ranger la lettre dans les casiers de gauche. Mais, mais, mais, le timbre a été oublié. Alors celle-ci va dans le tiroir des non-affranchies, pour la renvoyer à l’expéditeur. Ici, j’aime bien me déplacer sans quitter ma chaise. Il y a des roues, et je me pousse avec les pieds. Je met exactement assez de force pour me retrouver pile là où je souhaite aller. Bon, et puis il n’y a pas d’adresse pour la renvoyer non plus. Je n’aime pas ces courriers perdus. Il n’y a rien d’autre à faire que de les jeter à la poubelle, et faire disparaitre un échange. On peut imaginer que c’est très important, que la vie d’un homme est en jeu, que c’est une information capitale et qu’elle ne viendra pas juste parce que, dans la précipitation, ou le stress, ou alors tout simplement parce qu’on ne pouvait pas faire autrement, le timbre a été oublié. Je n’ouvre pas le courrier perdu, d’habitude, car on ne sait jamais ce qu’on pourrait trouver. Cette fois-ci, l’enveloppe est rose et j’ai envie de savoir.
J’ouvre.
Il est écrit : « Tu n’as que des qualités. Je te quitte. »
Rien d’autre.
C’est écrit sur du papier rose saumon.
Je me remet à lire, assis sur ma chaise.
Mais qu’est-ce qui pousse un homme à écrire ainsi ? « Tu n’as que des qualités. Je te quitte. » C’est plutôt une femme, non ? On dit que c’est compliqué, une femme… Peut-être qu’elle se sent trop inférieure ? Elle l’a peut-être trompé avec un autre, et elle s’en veut tellement qu’elle préfère s’en aller… L’enveloppe ! L’enveloppe est adressée à une femme… Alors c’est un homme qui veut éviter de faire trop de mal en partant ? C’est un peu bref, si l’on veut éviter de faire souffrir. Tout simplement, il cache la vérité, il fuit, il est lâche. C’est lâche un homme il parait. Pourtant, on ne ment pas dans une lettre. On envoie un message par ordinateur ou avec son téléphone, si l’on veut mentir. Quand on prend le temps d’envoyer une lettre, ce n’est pas pour mentir.
Mais une nouvelle enveloppe rose est apparue sous la porte. Je n’ai rien entendu cette fois. Je la ramasse et encore une fois, il n’y a pas de timbre, c’est toujours la même adresse. Je l’ouvre. « Tu es quelqu’un d’autre que celle que j’aime. Je te quitte. »
Rien d’autre.
Du papier rose saumon, une belle écriture.
Pourquoi il ne dit pas simplement qu’il en aime une autre ? « Tu es quelqu’un d’autre que celle que j’aime. Je te quitte. » On peut aussi dire : « tu n’es pas celle que j’aime ». Pourquoi quelqu’un d’autre ? Ça laisse supposer qu’elle est quelqu’un quand même. Mais alors qui ?
Il y a encore une enveloppe.
Je l’ouvre. « Je t’ai inventé, tu n’existes pas comme ça. Je te quitte. » Un peu insistant, le bonhomme. Il comptais vraiment envoyer toutes ces lettres ? A moins que la destinataire n’existe vraiment pas… Où est la première enveloppe ? Ici, collée à ma chaussure. « Tu n’as que des qualités. Tu n’existes pas comme ça… Je te quitte. » D’accord.
Il n’y a pas d’autres enveloppe ?
Cette fois, rien sous la porte. J’attends un peu. Non, ça ne vient pas.
Je retourne à ma chaise, à mon bureau, à mon livre. Il y a une enveloppe rose en guise de marque-page. « Tu es comme les autres, avec moi que lorsque je ne te vois pas. Je te quitte. »
Mais ? Enfin… Quelle drôle de relation tout de même. On pourrait penser qu’ils ne se voyaient tous les deux que dos à dos, ou bien que lui est aveugle, mais s’il parle de quand il ne la voit pas, il l’oppose au moment où il la voit. Elle n’est pas avec lui quand il la voit ?
Une enveloppe vient se coller à mon visage. Elle est rose. « Ophélie, Marine, Marie, Anaïs, Hélène, Emilie, Cécile… Encore une… Je te quitte. » Le prénom sur l’enveloppe ! Géraldine.
Ça me dit quelque chose, Géraldine.
Des enveloppes roses, elles jonchent le sol. J’en ouvre une. « Sors de ma tête. Tu ne peux pas. Je te quitte. » J’en ouvre une autre. « Dis-moi que tu existes. Prends mon temps. Prends ma vie. Je te quitte. » Encore une. « Tu as de belles jambes, et j’ai envie de manger tes lèvres. Je te quitte. »
Je n’arrive pas à attraper une nouvelle enveloppe car celle-ci colle à ma main. Je la coince sous mon genou. Une autre enveloppe. « Ne parles pas, car je te reconnais. Je te quitte. »
Je veux en lire une autre, mais j’ai du papier rose devant les yeux. Laissez-moi lire enfin ! Laissez-moi avancer ! J’en aperçois une autre par en-dessous. « Tu ne m’étouffes pas. Je te quitte. »
Pourquoi volez-vous à travers la pièce sans que je puisse vous atteindre ? Je ne vous vois pas. Je ne peux plus marcher car vous tenez mes pieds. Mon dos croule sous votre poids. Je veux savoir qui est cet homme qui quitte ses rêves. Je veux savoir qui tu es. C’est facile d’être du papier. Tu es lisse, et je t’imagine parfait. Tu n’as pas de défauts, tu n’as que des qualités. Tu ne me coûte rien, je suis libre. Je suis attaché à ce que j’invente, ce n’est pas toi ! Laisse-moi. Laisse-moi aller. Laisse-moi sortir d’ici. Pourquoi bloques-tu la porte ? Laisse-moi respirer. N’entre pas dans mon corps, tu es déjà dans ma tête. Mes poumons et mon coeur. Laisse-moi me relever. Tu es trop nombreux. Laisse-moi te quitter.

« Et l’homme est mort de solitude. »


Se la jouer Phénix et renaître de ses cendres

SE LA JOUER PHENIX ET RENAITRE DE SES CENDRES

 

Source d’inspiration : Héloïse J.

Il est parfois de ces gens que l’on ne veut pas prendre au sérieux. On se dit qu’il ne s’agit que d’une rencontre parmi tant d’autres, que l’on est même pas certain de se revoir. Souvent, on sait à l’avance si des amitiés sont possibles, si de l’amour est à prévoir. Des fois ce n’est pas le cas. Rien ni personne, et surtout pas moi, n’aurait pu prévoir que la petite pile atomique à la blondeur frisée viendrait s’installer dans le panthéon de mes déesses personnelles (hey ! pas touche !).

 

La Renaissance de Monseigneur Schluss

C’est une journée de celles que l’on choisit pour tirer un trait sur sa vie. Monsieur Schluss était déjà mort moralement, il ne lui restait alors qu’à régler tous les problèmes de l’administration, pour ne pas embêter sa famille, puis ensuite il irait s’électrocuter dans son bain, ou il irait sauter par dessus la ballustrade, il se flinguerait la poire ou il avalerait des médocs pour ne plus avoir la peine de se réveiller. Il porte des chaussures noires. Il sourit, parce qu’à Paris les gens ne sourient pas. Il n’a pas d’espoir pour l’avenir, mais pour l’heure, il est heureux. Demain on lui rendra sa caution, il ira à la poste pour déclarer qu’il n’habite plus à cette adresse, il fermera ses comptes pour le téléphone, le gaz, et l’électricité. La mort c’est déjà assez embêtant pour les vivants, ce n’est pas la peine de leur refiler des factures en plus. Il espère qu’on ne voudra pas l’enterrer, ça coute cher, ça ne sert à rien, puis il pense qu’il est un peu pourri et il ne veux pas polluer le sol.

Il y a de la poussière grise sur ses chaussures noires. Il n’aime pas vraiment ça la poussière, il préfère quand le noir reluit bien, qu’on peut se voir à travers lui. Il ne bouge pas, car il est dans le métro et qu’il n’a pas envie de bousculer sa voisine. Mais il n’aime pas ça. Il pense à Valérie, puis il pense au père de Valérie. Elle était resté dans le coma longtemps, puis elle était morte, comme ça, du jour au lendemain. Le cerveau à lâché, lui avait dit le docteur, ce sont des choses qui arrivent, c’est peut-être mieux pour elle. Monseigneur Schluss avait pris la nouvelle dans le plus grand calme, au téléphone, juste avant que son patron ne lui rappelle qu’il lui faudrait rendre le projet avant la fin de la semaine. C’est drôle, s’était dit Monseigneur Schluss, cela fait 7 mois que Valérie erre entre la vie et la mort, 7 mois que je me sens prêt à apprendre la nouvelle de sa mort, et j’ai pourtant l’impression que je vais en chier sérieusement. Monseigneur Schluss était un homme lucide : ses larmes étaient arrivée à la fin de la journée, après que le téléphone ait sonné, après qu’il n’ait pas répondu et que la machine se soit mise en route :  » Salut ! C’est Valérie, si t’as un truc intéressant je t’en prie dis moi tout après le bip, sinon laisse tomber ». Puis cela avait duré la semaine. Il avait du attendre une acalmie pour appeler son patron et déposer sa démission.

Le père de Valérie avait semblé tout aussi affecté lorsqu’ils s’étaient vus aux obsèques. Monseigneur Schluss et lui avait été très proche, si proche qu’il avait été question qu’il devienne le fils adoptif du père de sa fiancée. Il pensaient tous les deux que ça allait jaser inceste et malsanité, et ça les faisait marrer. Une fois, ils étaient revenus tous les deux couverts de bleus car on avait sous-entendus qu’il y avait quelque chose de pédé entre eux. Ils s’étaient embrassés avec fougue, puis ils avaient pété la gueule aux costauds du bar. Il étaient pétés de rire lorsque Valérie, inquiète au possible, les avait vus rentrer couverts de sang.

Valérie l’avait quitté une fois, pour un faux DJ qui se la jouait beau-gosse-ténébreux-qui-ne-tombe-pas-amoureux. Monseigneur Schluss était désespéré. Le père de Valérie les avait remis ensemble. En s’intéressant un peu au blondinet musclé qui avait volé sa fille, il avait trouvé trace de ses diverses conquêtes, de sa philosophie du « je me protège pas car les maladies font parties de la vie », et ça avait calmé Valérie. Un repas bien placé un soir de tristesse, et Monseigneur Schluss avait retrouvé sa belle dans la semaine.

Cette fois-ci, il s’étaient regardé sans rien dire, conscient qu’il n’y aurait plus de bagarre, plus d’enquêtes de salubrité pour des futurs amants, plus de reconquête possible.

Sa voisine aussi, a des chaussures noires, et de la poussière dessus. Il lève la tête, comme pour regarder combien d’arrêts il lui reste à attendre, et en profite pour glisser un regard vers le visage de sa voisine. Ce qu’il ne sait pas, c’est que elle, fait pareil de son coté, puis qu’elle regarde ses chaussures, et que ça l’agace.

C’est la fille des toilettes. Enfin, de l’exposition photo avec toutes ces toilettes du monde entier, des toilettes insolites, et improbables. C’était marrant cette expo… Cette nana, elle avait regardé les photos en même temps que lui, pas exactement dans le même ordre, mais grosso-modo, ils s’étaient suivis. Monseigneurs Schluss s’en souvient, car il lui avait frôlé la main, sans le vouloir, en voulant prendre un peu de recul par rapport au cadre d’un cliché un peu complexe. Les deux mains. Contact. Son coeur s’était emballé une seconde. Terriblement gêné. Pourvu qu’elle ne pense pas que… Ne pas la regarder. Ne surtout pas la regarder.

Et maintenant le métro. Les chaussures, la poussière, les regards. Monseigneur Schluss voudrait ne pas avoir l’air de l’avoir remarqué, il cherche à s’intéresser à autre chose, il pense à Valérie, mais ça ne l’emporte pas, il regarde d’autres gens, mais ils sont moches, le métro aussi est moche. Il la regarde à nouveau, pour être sûr que c’est bien elle. Elle regarde droit devant elle, elle ne l’a peut-être pas remarqué après tout. Et puis cette poussière sur ses chaussures. C’est insoutenable, il se baisse pour les essuyer.

Mademoiselle Crabe n’était à Paris que pour terminer son déménagement, finir quelques papiers, et revenir au pays ensuite. Le métro, elle déteste ça parce que les gens sont moches, et que c’est sale partout. Elle sourit quand même, parce que de toute façon, elle n’est pas là pour très longtemps. Ses chaussures sont bleues, et recouvertes de poussière grise : ça vient de l’exposition en plein air. Elle avait vu que ses pas soulevaient des petits nuages suffocants. Il y avait un homme bien habillé, avec des chaussures noires bien brillantes, il faisait attention à chacun de ses pas. Marrant le bonhomme. Elle l’avait suivi un peu, et même touché discrètement, pour voir comment il allait réagir. Il n’avait rien dit, mais clairement ses joues avaient rosi. Elle l’avait trouvé mignon dans son grand costume un peu trop classe pour lui.

Et voilà qu’elle se trouvait à coté de lui dans le métro. Pas de doute, c’est bien le bonhomme des photos-toilettes. Il porte des chaussures noires qui ne sont plus brillantes à cause de la poussière. Ses chaussures, à elle, sont bleues, et couvertes de poussière aussi. Elle n’aime pas ça : elle se baisse pour les essuyer.

Que pensez vous qu’il puisse se passer lorsque deux malades, maniaques et dépressifs, se baissent ensembles, dans le métro, pour essuyer la poussière qui recouvre leur chaussure ?

Machinalement, Monseigneurs Schluss essuyait ses chaussures à lui, puis ses chaussures, à elle. Mademoiselle Crabe, elle, essuyait ses chaussures, à elle, puis ses chaussures, à lui. Ils croisent et décroisent leur mains, sans se toucher, car ça ne se fait pas. Ils évitent de se regarder, ils font attention à ce que leurs chaussures soient impeccables.

Monseigneur Schluss sentit que ce n’était peut-être pas l’heure, finalement, que comme rien n’avait d’importance, on pouvait bien repousser encore un peu : sa mort pouvait attendre un peu plus longtemps.

Mademoiselle Crabe comprit qu’elle serait obligé de revoir le bonhomme au costume, tôt ou tard, on ne sait pas vraiment quand, mais, après tout, ce n’était pas grave, elle avait le temps…

 


Regarder sous les jupes des filles

REGARDER SOUS LES JUPES DES FILLES

 

Source d’inspiration : Sarah J.

Sarah J. est jeune. Caractérisée par une sensualité incroyable, Sarah préfère se fier à son instinct, à son ressenti immédiat, et ne s’embarrasse pas des méandres de la réflexion. Attention, je ne laisserai pas dire que Sarah J. est idiote pour autant : ce n’est pas le cas. Sarah J. fait partie de ces rencontres que l’on fait lorsque l’on est soi-même au plus bas. Ne sont-ce pas les meilleures surprises ?

 

L’héritage

Je me souviens qu’il est entré avec un drôle de sourire, mais de suite après, c’était l’odeur. Une vague d’effluves de poubelles, de crasse aménagée, avec des tâches visibles qu’on ne pouvait pas vraiment identifier. On s’est regardées avec les collègues. Le clochard s’est approché du comptoir en boitillant. C’était Claire qui était là. Quand il est entré, j’étais en train de coiffer un homme : la quarantaine qui en a beaucoup vu, le regard fatigué, sûrement un divorce, avec un deuxième mariage pas fameux. Il ne parlait pas beaucoup. J’avais essayé de le faire rire un peu, il avait souri par politesse. Pas le client passionnant. Quand l’autre est entré, je me suis accroché à mon quarantenaire dépressif. Les collègues n’étaient pas occupées, et je me demandais qui allait se porter volontaire pour s’occuper de lui.

L’homme avait les cheveux longs et sales, il portait une sorte de casque gluant et noir en guise de chevelure. Tu peux croire que j’en ai vu des malpropres au salon, mais celui-ci dépassait tout, c’est limite si on ne voyait pas les mouches voler autour de lui. Il voulait un shampoing, rien d’autre. Tu m’étonnes. Je m’imaginais ce mec, qui une fois par an, rentre dans le premier salon de coiffure qu’il voit pour se décrasser la tête et « à l’année prochaine ». Claire, ma supérieure, n’a pas hésité longtemps. Elle a noté quelque chose dans son carnet, a présenté son plus grand sourire à l’homme en face d’elle, et elle est venue vers moi.

Je n’en revenais pas. Elle a prit ma paire de ciseaux sans même me regarder, puis elle a demandé à l’homme que je coiffais : « on dégage les cotés et la nuque ? ». L’homme a pris le temps de la fusiller du regard : la scène ne lui avait pas échappé, puis il a simplement hoché la tête. Qu’est-ce qu’il pouvait faire d’autre ?

Je me suis retrouvé là, l’air paumée, ma paire de ciseaux à la main. Frédéric, le big boss, il m’a vu toute seule, plantée, et il m’a fait signe d’aller m’occuper du client. Ok. Je suis la petite jeunette, je suis à peine payée, c’est moi qui passe le balai et qui m’occupe des clodos ! Aucun problème ! Je me remercie juste du fond du coeur d’avoir abusé du parfum ce matin : ça couvre un peu son odeur à lui. Sourire. Geste bienveillant. Veuillez me suivre, s’il vous plait.

Le mec s’installe au bac. Tout seul, il veut pas trop que je l’aide, pas renfrogné, plutôt avenant, comme s’il voulait m’épargner la sensation de le toucher. De toute façon, mon coco, je vais avoir mes mains sur ta tête pour au moins une demi-heure, je peux bien toucher tes fringues aussi. Heureusement que l’eau coulera en même temps, ça a un coté rassurant de se dire que l’horreur coule et ne reste pas. L’horreur. Je ne croyais pas être aussi proche de la vérité. J’ai levé le pommeau au dessus de sa tête : l’eau courait en surface, impossible de pénétrer, le mec s’était fait un parapluie naturel de graisse sur les cheveux. J’insiste, ça passe un peu, l’eau coule noire dans la tuyauterie. J’ai un regard coupable vers la bouteille d’eau de javel qu’on utilise pour le sol. Faut pas croire, on utilise un shampooing ce qu’il y a de plus efficace : en gros, que des agents dégraissant, un chef-d’oeuvre de la saponification. Là, rien à faire, je remue ses cheveux sans aucun réaction. J’ai bon espoir que ça mousse un peu, mais ça ne sera pas pour cette fois.

 

D

Je rince. Deuxième shampoing. Tiens, marrant, je me suis un peu habitué à l’odeur. Claire sourit à l’autre bout de la pièce. Je lui enfoncerai bien mes ciseaux à travers le crâne. A lui aussi d’ailleurs. Je me demande s’il m’a choisi. S’il s’est collé à la vitrine et a maté mon beau ptit cul en se disant que ce serait pour ma gueule. Et ça ne mousse toujours pas. Je rince. Troisième shampoing. Lui, il bronche pas, ni un commentaire, ni un sourire, ni même un air gêné. C’est quoi ces sacs plastiques qu’il a pas voulu laisser au vestiaire ? Même moi j’ai pas les moyens d’aller faire du shopping comme ça. Des jeans, un pull… Il aurait pu se laver et aller les mettre avant de venir ici ce con. L’eau n’est plus noire, maintenant c’est jaune pisse, je suppose qu’on appelle ça le progrès… Je rince. Quatrième shampoing. Vous vous rappelez la tête que font les soldats dans le film, quand il font péter le pont de la rivière Kwaï ? Ben j’avais la même ! Le sourire béat de la satisfaction de voir du shampoing qui mousse. Comme quoi le bonheur, ça tient à pas grand chose.

Ensuite, le dilemme. Au salon Frédéric, on veut bien accueillir les clients. Habituellement, après le shampoing, c’est massage du cuir chevelu obligatoire. Bon, rassurez-vous, c’est commercial. Frédéric engage des jolies petites minettes, il leur fait tripoter la tête des clients, les clients reviennent. Et voilà ! On est le premier salon en matière de clientèle masculine. Les femmes, ça se fidélise tout seul ou pas du tout de toute façon…Mon problème, c’est de savoir si j’ai vraiment envie de faire rouler les grumeaux qui sont dans sa tête entre mes doigts et son crâne. Il y a un truc luisant et blanc dans sa barbe. Je suis pas croyante mais mon dieu, faites qu’il ne s’agisse que d’un bout de gras de jambon.

Putain le con il a une montre ! Non mais je rêve ! Il est sapé comme s’il portait toute la misère du monde et il se trimballe avec une simili-Rolex au bras. Ca brille et tout ! Et Frédéric qui me regarde, je vais pas y couper au massage.

Finalement, ça va. Enfin maintenant c’est propre en tout cas, et puis je ne sens que mon parfum et l’odeur du shampoing, un truc aux amandes. J’ai juste a pas trop regarder sa tête et la délimitation nette entre la peau qui est juste en dessous de ses cheveux, donc lavée, et le reste de son visage. Et non ! Mesdames et messieurs, ce n’est pas du bronzage !

Le mec n’a rien dit. J’ai massé sa tête comme d’habitude, voluptueuse, limite sexy, et le gars il a même pas frissonné, rien. J’ai insisté un peu, je lui ai fait le coup des tempes et du bas de la nuque simultanément. Il a gardé les yeux grands ouverts comme ça, à regarder droit devant lui.

Ensuite, il s’est levé, je suis passé derrière le comptoir, il a rien dit. Puis je lui ai fait payer son shampoing. C’est là qu’il ma regardé avec ses yeux verts. Ils brillaient carrément aux fonds de ses orbites noires de poussière, je me sentais pas super bien. Je me suis dit qu’il devait être pas mal, enfin je veux dire avant. Puis il a sorti un billet de 50 euros et me l’a tendu. Il a juste dit ça : « Vous m’avez traité comme un être humain. » Puis il s’est barré. Les filles en revenaient pas.

Franchement, il aurait été moins crade, je lui aurais sauté au cou.


RENTREE 2010

Chers élèves, chers lecteurs,
La rentrée 2010 s’annonce aujourd’hui, sous vos regards curieux et circonspects.
Notre académie philosophique entame sa seconde année, avec un nouvel esprit : plus coquin, plus excitant. Cette année, exercices
philosophique sera sexy, lascif, passionnant, sulfureux, incompréhensible et énervant, puisqu’il traitera de la FEMME.
Toujours animé par votre professeur principal ; cette année, Monsieur Rat sera sale et concupiscent, mais il sera aussi, amoureux, c’est pour cela que nous lui pardonnerons.
Lors des prochains mois de cette année scolaire, vous serez confrontés à plusieurs nouveautés :

-Les restrictions d’écriture n’existeront plus en tant que telles. Une seule restriction s’appliquera toute cette année. Nous pouvons la donner en ces mots : INSPIRE PAR UNE FEMME.

-Une courte remise en contexte sera proposée avant chaque texte, pour décrire et positionner les femmes qui auront inspiré Monsieur Rat.

-Ouverture de la section « deuxième année », pour les élèves assidus. Le sujet d’étude de deuxième année portera sur un essai de Monsieur Rat, intitulé : « Théorie sur l’amour moderne ».
Rappel : l’accès aux articles de deuxième année est réservé aux élèves ayant au moins 9 notes, ainsi qu’une moyenne supérieure ou égale à 10.
Rappel : On obtient une note en laissant un commentaire.

-Representations régulières, lues ou chantées, des textes à l’étude dans notre cours. Une section « événements » vous tiendra au courant des dates.

Nota : Les femmes qui seront évoquées cette année sont réelles. Leurs noms, bien que simplifiés, sont également véritables. Ces femmes ont, évidemment, accès aux textes qui les
concernent. Il apparait alors nécessaire de préciser que Monsieur Rat ne se sera attardé que sur des femmes d’importance, des femmes qu’il aime. Qu’il s’agisse de passions foudroyantes, de bienveillances amusées ou encore de complicités fraternelles, ce sont, à chaque fois, de tendres sentiments qui motivent l’écriture de l’auteur.

Nous vous invitons, maintenant, à découvrir les femmes qui occupent l’esprit de Monsieur Rat.

La Direction.


Arrêter de penser

 

 

ARRETER DE PENSER

Restriction d’écriture :  ultra-subjectivité

 

Apocalypse selon moi-même

Tant qu’il y a de l’onde, il doit y avoir de la vie. Scientifiquement, ça se tient, non ? Les ondes font réagir nos sens, et si nous n’avions plus nos sens ? Je veux dire : est-ce que l’arbre qui tombe, seul, au milieu de la forêt, fait du bruit ? Quand il n’y a personne pour l’entendre… Peut-être que nous existerions, sans avoir conscience de notre existence. Peut-être que c’était comme ça avant que l’on « vienne à la vie ». La vie, c’est l’onde. Sûrement. Enfin, je crois. Qu’est-ce que tu en penses ? Tu as déjà regardé l’eau ? Tout le monde fait ça, n’est-ce pas ? Pourquoi fait-on de la vie une recherche du bonheur ? L’onde, c’est la recherche du bonheur ? Je sens que je dérive. Mais l’eau, elle dérive, et c’est pour ça qu’on sent sa vie. La nuit, l’eau est une onde noire, avec des éclats lunaires qui clignotent, et des gouttelettes qui dansent. On ne se pose pas de question sur la profondeur, sur les habitants. On sait que l’eau vit, c’est comme ça. J’aimerais me réincarner en une onde. C’est sûrement possible. J’y crois un peu.

Cela avait commencé avec des cafards. Bien plus nombreuses que d’habitude, les bestioles étaient apparues, du jour au lendemain, sur les routes et les trottoirs. Elles étaient dans une agitation folle. On assistait parfois à de véritables vagues de blattes, qui sortaient du auvent d’une cave pour aller se faire écraser par une voiture, non loin. Les bestioles couraient n’importe où, sans prendre la peine de se cacher, ou d’assurer un minimum leur sécurité. Elles défiaient l’oeil humain, préférant la visibilité des pleins jours aux confinement habituels des fissures et des égouts. Les cafards. Ce fut le premier signe.

On avait d’abord cru à un accident, un simple accident. Ils font tellement d’expérience, et puis les OGM que l’on jette n’importe où, ça devait se payer un jour ou l’autre. Cela devait être l’explication. Chacun se rassurait en pensant que c’était la faute de quelqu’un d’autre, et que ça repartirait comme c’était venu. Peut-être qu’une nouvelle crème de beauté aux agents bioniques (oméga 3, zeltax 800, que sais-je encore ?) avait pollué les eaux. Voilà pourquoi les cafards s’étaient multiplié. Ou alors peut-être que c’était simplement comme ça tous les ans. On avait pas bien remarqué jusqu’à présent, on avait laissé faire… Et voilà le résultat.

Finalement, la télévision avait toujours le mot de la fin. Cette fois-ci, elle avait été très claire : les cafards grouillaient partout, dans toutes les villes, dans tous les pays. Et ce n’était que le premier signe.

On ne circulait plus à pied. Les cafards n’étaient pas voraces, mais il leur arrivait de mordre. Les hôpitaux étaient remplis, les centres psychologiques débordaient. Il y a toujours des profiteurs de guerre, ceux là s’étaient spécialisé dans les ventes de bicyclettes et de patins à roulette. C’est vrai qu’ils devaient faire fortune. Le pire, c’était l’odeur. Vous savez que la femelle cafard lâche ses oeufs juste avant sa mort ? Si vous écrasiez un de ces insectes, il en apparaissait encore plus. Les carcasses des millions de cafards écrasés cuisaient au soleil, et dégageaient le parfum de la putréfaction. De nouveaux profiteurs de guerre vendaient de quoi échapper à l’odeur. Moi, l’odeur ne me dérangeait pas tant que ça. Bien sûr, ce n’était pas agréable, mais finalement, entre ça et les nombreuses odeurs de la ville, il n’y avait pas grande différence. C’était un peu comme du pneu, et du métal, une odeur âpre et collante.

Une semaine seulement. Les cafards, au bout d’une semaine, avaient tous disparus. Tués ? Repartis ? A la télévision, ils parlaient d’une mutation rapide, d’une évolution spontanée de l’espèce. Un scientifique montrait, fier de lui, la couleur bleu pétrole qui recouvrait le corps de l’insecte. « C’est fascinant », disait-il, le sourire aux lèvres. Puis il avait perdu son sourire. « Si l’on en croit les théories de l’évolution Darwinienne, nous sommes en droit de penser qu’une mutation aussi rapide provient d’un changement radical du milieu de vie. Or, nous savons que toute la planète est concernée. Sans certitude, je crois pouvoir dire que nous pourrions nous attendre à une révolution de nos modes de vies. » Même à la télé, on sentait qu’il avait peur.

Les autres signes apparurent.

Dans les campagnes, les mammifères notamment, n’agissaient pas selon leurs rythmes habituels. Les forêt ressemblaient à de grande foires d’empoigne sexuelles. Tous les animaux jouaient le jeu de la procréation, dans une frénésie angoissante. Les races se mélangeaient. Ni les mâles, ni les femelles, ne prenaient le temps de se reposer. Les sols étaient bientôt couverts d’enfants, parfois mal-formés, à cause d’un couple non-naturel. Alors on les laissait mourir sur place. Ils jonchaient le sol de leur chair et de leur sang. Les arbres avaient leur troncs rouges, car abreuvés par les morts-nés de cette sinistre débauche. Encore une fois, l’évènement était mondial. Les scientifiques se succédaient à l’écran pour expliquer les différentes conséquences sur l’environnement. « Rien ne peut arrêter ça ! » ; « La végétation, par instinct de survie, abandonne la photosynthèse au profit d’un autre type de respiration qui ne produit pas d’oxygène. », « Nous estimons l’arrêt total de production d’oxygène d’ici 2032, en attendant, envoyez vos dons à la recherche. » , « Ce furent d’abord les cafards, maintenant les mammifères, et la végétation. Ils agissent pour leur survie, il transforment leurs corps en fonction des besoins. Il ne serait pas étonnant de voir arriver de nouvelles espèces, capables de respirer sans oxygène. Nous ne sommes pas capables de ça, nous sommes civilisés, c’est ce qui nous tuera. »

Les six mois suivant furent ceux des profiteurs de guerre. On pouvait tout vendre, en faisant miroiter l’espoir de la survie : des cachets à oxygène, des bonbonnes à stocker pour quand il serait trop tard. Des financements colossaux pour créer des cités sous-marine avant l’heure fatidique. On vendait même des agents de mutations, pour favoriser la création d’enfants qui pourraient survivre au désastre.

Pourtant, ce ne fut pas l’air qui vint à manquer le premier. Ce fut l’onde. Car le soleil ne s’était pas levé ce jour là, et ne se lèverai plus jamais. Noir total. 6 milliards d’être humains, tout à coup aveugles. Réaction immédiate de la civilisation : mettre le courant. Vers 9h00, ce matin là, toutes les lumières existantes furent allumées en même temps, et nous apparaissions de nouveau depuis l’espace. Un soulagement de très courte durée. Les satellites fonctionnent à l’énergie du soleil, c’est pourquoi nous fûmes bientôt incapable d’avoir la moindre information concernant ce qu’il s’était passé, au niveau planétaire. Nous étions devenues une goutte sombre, au milieu du néant. Une goutte sombre, sans fenêtre.

Et puis les animaux, d’abord les cafards, étaient revenus. Ils portaient tous des couleurs différentes, des ocres brillants, des bleus pétroles, des verts très pâles. Il était clair que la multiplication des naissances avait accéléré les mutations des espèces. Ils s’en prenaient aux ampoules, aux câbles électriques. On ne parvenait pas à les tuer ou à les faire fuir, car ils connaissaient les ténèbres comme jamais. On pouvait voir de grands mammifère disparaître complètement dans une zone d’ombre en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire. Les hommes ont formé des bastions de défense. Armés de gros spots lumineux, ils faisaient fuir les attaquants, qui revenaient chaque fois plus nombreux, éteignant tous les espoirs sur leur passage.

Je fus relativement étonné de voir qu’il ne s’en prenaient pas directement à moi. A moi ? Non, ils ne s’en prenaient pas aux hommes, juste à la lumière. Ils détruisaient l’onde vitale, tout simplement.

Bien évidemment, je ne sais pas encore combien de temps je survivrai encore. Ici, la capitale a été envahie par une végétation luxuriante et phosphorescente. Les rames de métro sont parcourues par de grandes racines lumineuses. L’air du dehors a atteint les -115 degrés Celsius. Les animaux se groupent et vibrent. Lorsqu’ils sont suffisamment nombreux, on entend comme un vrombissement fantastique et incroyable. D’eux se dégage alors une chaleur incommensurable, qui rend l’espace extérieur vivable pendant parfois plusieurs heures.

Je crois que l’onde, c’est la vie. Ces animaux ont créé une nouvelle onde, une onde qu’ils sont capable de créer et de contrôler. Qui aurait pu penser que la terre ne s’arrêterait pas de tourner lorsque le soleil s’éteindrait ? Qui aurait pu penser que la Terre pourrait tourner sans nous ? On nous a bassiné des années avec la protection de la planète, comme si nous y pouvions quelque chose. HEY ! LES GARS ! LA TERRE A PAS BESOIN DE NOUS ! ÇA VOUS EN  BOUCHE UN COIN, HEIN ? ET VOUS SAVEZ QUOI ? NON SEULEMENT ELLE N’A PAS BESOIN DE NOUS, MAIS EN PLUS ELLE NOUS DEMANDE GENTIMENT DE NOUS BARRER !! AHAHAH ! Ahah !

Putain, j’me marre…


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